
La rupture entre Félix Tshisekedi et le Rwanda marque l’un des tournants géopolitiques majeurs de son mandat. Longtemps perçue comme un État vulnérable, contraint de composer avec Kigali dans l’est du pays, la République démocratique du Congo a, sous sa présidence, changé de posture. Ce basculement n’est ni improvisé ni uniquement militaire : il est médiatique, diplomatique et stratégique, avec en toile de fond un partenariat assumé avec les États-Unis.
La médiatisation comme arme politique
Premier levier : la surexposition du conflit. Là où ses prédécesseurs traitaient les incursions rwandaises et la question du M23 dans un registre discret, Tshisekedi choisit la frontalité. Discours offensifs, tribunes internationales, interventions à l’ONU, sommets régionaux : Kinshasa transforme un conflit longtemps “localisé” en dossier international embarrassant pour Kigali.
Cette stratégie rompt avec des décennies de silence diplomatique. Elle force les chancelleries occidentales, souvent indulgentes envers le Rwanda, à se positionner publiquement. Le Rwanda n’est plus seulement un partenaire sécuritaire efficace ; il devient un acteur mis en cause, observé, documenté.
La bataille diplomatique : sortir du tête-à-tête
Deuxième levier : la diplomatie multilatérale. Tshisekedi comprend vite qu’il ne peut gagner seul face à Kagame. Il contourne donc le rapport de force direct et élargit l’arène : Union africaine, ONU, Communauté internationale, médiations régionales. Le conflit de l’Est cesse d’être un problème congolais pour devenir un enjeu de stabilité régionale.
Cette internationalisation affaiblit l’avantage stratégique du Rwanda, habitué à agir dans des zones grises, et redonne à Kinshasa un statut d’acteur central plutôt que de victime périphérique.
Le partenariat américain : convergence d’intérêts
C’est ici que les États-Unis entrent pleinement en scène. Washington voit en la RDC bien plus qu’un dossier humanitaire : c’est un pivot stratégique. Les minerais critiques congolais – cobalt, cuivre, lithium – sont essentiels à la transition énergétique, à l’industrie militaire et à la compétition technologique avec la Chine.
Dans ce contexte, stabiliser l’Est du Congo et réduire l’influence déstabilisatrice du Rwanda devient un intérêt américain rationnel. Le soutien à Tshisekedi – diplomatique, sécuritaire, politique – s’inscrit dans cette logique. Il ne s’agit pas d’un blanc-seing idéologique, mais d’un partenariat transactionnel : stabilité et accès stratégique contre appui international.
Le bénéfice politique pour Tshisekedi
Sur le plan intérieur, le calcul est payant. En incarnant la résistance face au Rwanda, Tshisekedi : consolide sa légitimité nationale, neutralise une opposition souvent accusée de complaisance régionale,
se repositionne comme président de souveraineté, thème hautement mobilisateur.
La question devient alors inévitable : ce soutien international, notamment américain, peut-il faciliter un glissement politique, une prolongation du pouvoir ou une interprétation accommodante des règles démocratiques ?
À ce stade, rien n’indique que Washington soutiendrait ouvertement une remise en cause frontale de l’ordre constitutionnel. Mais l’histoire africaine montre que, lorsque les intérêts stratégiques majeurs sont en jeu, les exigences démocratiques peuvent devenir flexibles, tant que la stabilité et les engagements économiques sont préservés.
En définitive, Félix Tshisekedi n’a pas éliminé l’influence rwandaise par la force, mais par un changement de narratif et d’alliances. En médiatisant le conflit, en internationalisant la crise et en s’adossant aux intérêts américains, il a repris l’initiative dans les Grands Lacs – et renforcé sa position personnelle.
Reste une question centrale : cette victoire stratégique servira-t-elle l’État congolais sur le long terme, ou surtout la pérennité politique d’un homme ? C’est là que se jouera le véritable bilan.
Le temps presse, le Kivu attend.
Élie Tshimpanga
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